Picron

Publié le par CaroB

C'est comme ça que mon père m'appelait quand j'étais enfant. Je ne sais pas où il était allé pêcher ça mais je pense que ça collait plutôt bien à ma frimousse espiègle et à mon regard mutin. Les sonorités me laissent aussi à penser qu'il s'était finalement et étonnamment pas si mal acclimaté au "Nord" où le hasard de la vie l'avait conduit.

Il m'arrive parfois d'essayer de convoquer auprès de moi ce picron , cet espèce de fantôme enfantin.  je tente de rerouver son regard, son sourire, ses désirs et pensées. Ceux qui me connaissent un peu ne seront pas surpris de ce nouvel élan de nostalgie, de cet exercice mélancolique. C'est un peu ma marque de fabrique.

Evidemment ce picron rêvait à de grandes choses, avait, comme tout enfant je pense,de grands idéaux.  J'étais une rêveuse pensive, une contemplative expectative. J'avais cette assurance liée à la jeunesse de me convaincre que mes aspirations les plus folles se réaliseraient. 

Je me demande ce que Picron me dirait aujourd'hui. Je l'imagine m'observer en classe et elle s'amuserait de voir que je ne me suis pas éloignée de mes passions enfantines. Je passais un temps fou en fin de journée à nettoyer le tableau noir dans la salle de classe du CPb, celui de ma mère. Elle y restait travailler un moment après 16h30. Pendant qu'elle corrigeait ses cahiers, je faisais mes devoirs attablée non loin d'elle, puis  je nettoyais ce tableau. Ca me prenait beaucoup de temps: D'abord j'effaçais la craie avec un simple tampon, je veillais à le  faire glisser lentement afin que la poussière ne vole pas trop. Puis, j'attrapais l'éponge que j'imbibais d'eau chaude et que j'essorais. Je m'attelais à laver ce grand tableau de façon très méticuleuse. J'avais une obsession vaine, celle de ne laisser aucune trace et , pour ce faire, il fallait que l'éponge ne coule pas, il fallait surtout que mes tracées soient parfaitement parallèles et alignés. On eût pu croire que cette manie géométrique me conduirait vers les mathématiques.... le coin bibliothèque de cette même classe aura sans doute eu un impact plus profond: une fois le tableau propre et fin prêt pour une nouvelle journée, je m'installais sur l'une des petites chaises en osier à la dispoition des apprentis lecteurs et je ne voyais pas le temps s'écouler: ma mère pouvait corriger ses 28 cahiers du jour et ses 28 cahiers de poésie, moi j'étais ailleurs, emportée par mes lectures. 

Picron ne serait donc pas surprise de me retrouver professeur de français. Mes souvenirs si intacts me permettent d'ailleurs de comprendre pourquoi certains élèves ont un tel entrain à nettoyer mon tableau Manque de chance, il s'agit d'un tableau  blanc   qui ne provoque malheureusement plus ces volutes de craie enivrantes et poétiques. . 

Cette fillette serait attendrie de voir que je me suis mise à la course à pied depuis quelques années. Son rêve le pus fou et le plus fréquent était, en toute humilité, de remporter le 100 mètres aux jeux olympiques. Rêve d'autant plus inaccessible que je n'étais pas une enfant sportive, les aptitudes étaient sans doute présente mais je ne pratiquais aucune activité physique. Et pourtant.... je ne sais combien de fois je me suis vue sur la plus haute marche d'un podium, regardant les yeux embués le drapeau français s'élever et flotter face à moi, entonant une marseillaise vibrante d'émotion. Encore aujourd'hui, je suis incapable de comprendre d'où me venait cette aspiration démentielle. 

Il faut croire qu'inconsciemment, je savais déjà que la course ne serait pas anodine dans ma vie. Elle me permettrait de faire un deuil. Elle me permettrait de découvrir ce Sénégal dont je vous reparlerai. Elle me permettrait d'apaiser mes angoisses

 

Picron avait deux autres rêves tout aussi dingues. Mais j'ai renoué avec sa propension aux bavardages  et il est temps de la faire taire. ce sera pour plus tard.  

 

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